Le matin de la séance photo de mon livre, je me réveille sans voix. Pas enrouée, sans voix du tout, aucun son ne sort. La voiture non plus ne démarre pas, elle est restée en warning toute la nuit. Et il faut quand même que je sois sur le lieu du shooting deux heures plus tard, avec douze modèles tricotés dans une valise.
On en est là parce que trois semaines plus tôt, j’ai envoyé un mail un peu paniqué à ma maison d’édition pour demander de décaler cette date. Je vous ai raconté ce mail dans l’épisode précédent. Ce qui a suivi, c’est une semaine de préparation intense, deux séances photo au lieu d’une, et pas mal de choses qui ne se sont pas passées comme prévu.
Si vous avez déjà tricoté pour une date, un cadeau de Noël ou un test de patron, vous connaissez cette sensation où le calendrier avance plus vite que votre ouvrage. Vous n’êtes pas seule, et la vitesse de tricot n’y est presque pour rien. Ce qui coince, c’est tout ce qu’on ne compte pas à côté.
Je vous raconte cette semaine, et surtout ce que je ferais autrement la prochaine fois que je tricote avec une échéance en face de moi.
Vous préférez regarder plutôt que lire ? La vidéo ci-dessous suit toute la semaine de préparation en images, les deux séances photo et le jour où j’ai vu la couverture pour la première fois.
Est-ce que je vais réussir à tout finir à temps ?
La date du 23 février avait été choisie avec soin. Elle tombait pendant les vacances scolaires, au moment où on montait déjà à Paris pour autre chose, donc sans trajet en plus. Quand j’ai demandé à la décaler, la maison d’édition a dit oui le jour même, avec jusqu’à fin mars pour retrouver un créneau.
Sauf qu’il n’y avait plus de date aussi simple. Les autres options voulaient dire sortir mes enfants de l’école un mercredi, faire les 3h30 de route entre Nantes et Paris la veille au soir, et les avoir fatigués pour les photos. À la mi-février, j’avais sept pièces terminées sur douze, et j’espérais en avoir neuf pour le 23. Je recomptais les pulls tous les jours dans ma tête. Celui-là c’est bon, celui-là c’est bon. Et à chaque fois je retombais sur la même question, est-ce que j’allais y arriver.
Une date de fin, ce n’est pas un planning
Voilà ce que j’ai compris cette semaine-là, et que je crois vrai pour n’importe quel projet tricot avec une échéance. Quand on estime le temps qu’il reste, on compte le temps de tricot. On oublie le reste.
Le blocage demande un à deux jours de séchage, parfois plus selon la laine et la saison. Les finitions prennent souvent autant qu’une manche entière. Rentrer les fils, ce qui va plus vite si vous les avez rentrés au fil du tricot. Tricoter les bandes de boutonnage. Sécuriser un steek à la machine, puis couper. Coudre les boutons. Il faut aussi acheter ces boutons, et parfois faire un magasin exprès parce que rien dans la boîte ne va avec la couleur de la laine. Il faut préparer le matériel, la valise.
J’ai cousu des boutons la veille de partir. J’étais allée les acheter l’avant-veille parce que je n’avais rien qui allait avec les couleurs du gilet. Je n’étais pas en retard, mais je n’étais pas prête non plus. Et cette partie du travail, je ne l’avais pas vraiment mise dans mon calcul.
Le gilet Sous-bois, le gros morceau de la semaine
Sous-bois est un gilet, et c’est le prototype qui m’a demandé le plus de travail cette semaine-là. Il se tricote avec un steek, ce tube fermé qu’on ouvre ensuite en le coupant. Une fois le steek sécurisé à la machine à coudre et coupé, il reste à relever les mailles des bandes de boutonnage, puis à coudre les boutons.
Pour relever ces mailles, j’ai utilisé une méthode que je trouve plus pratique que celle que je faisais avant. Elle est expliquée dans le livre, à côté de la méthode plus classique, comme ça vous aurez les deux.
Je coupe toujours après la sécurisation, jamais avant. Et je préfère faire les bandes de boutonnage tant que le tricot est encore bien attaché et ne risque pas de bouger. Les boutons, je les ai trouvés en bois, dans la plus petite taille, chez un magasin de tissus. Pour du tricot je prends en général des boutons entre 12 et 15 mm.

Les tours de cou, entre une erreur et mon rabat préféré
J’ai aussi tricoté plusieurs tours de cou pour la séance. Un petit, en taille 3 ans, pour mon fils. Un pour moi, en taille adulte mais petite, parce que j’ai une petite tête, dans un dégradé de bleu dont j’ai refait le diagramme le matin même.
Sur l’un d’eux, je me suis rendu compte que j’avais oublié un rang en haut d’un flocon. J’avais plusieurs rangs à défaire, alors je n’ai pas pris de pincettes, j’ai détricoté les rangs entiers jusqu’à l’endroit de l’erreur et j’ai repris de là. Quand il y a beaucoup à défaire, c’est plus rapide que de récupérer maille par maille.
Pour terminer, j’utilise toujours le même rabat, le rabat à l’italienne. Je mesure environ trois fois la longueur du rang en fil, parfois trois fois et demi ou quatre pour avoir de la marge, et je rabats toutes les mailles à l’aiguille à laine.

Scinder la séance en deux, l’idée qui a tout changé
Je cherchais encore une solution quand l’idée est venue. Plutôt que de tout caser dans une seule journée impossible, garder le 23 février pour photographier tout ce qui était prêt et les modèles portés par mes enfants, et faire une seconde séance un mois plus tard, seule à Paris, pour les pièces qui restaient.
Sur le moment, j’avais peur que ça ne passe pas, parce que ça mobilisait le photographe sur deux jours au lieu d’un. En réalité, on n’aurait de toute façon jamais eu le temps de tout photographier, porté et à plat, en une seule journée. Je ne m’en rendais pas compte, faute d’expérience sur ce genre de projet.
Ce principe marche aussi pour des projets plus petits. Si vous tricotez trois paires de chaussettes pour Noël et que vous voyez venir que la troisième ne sera pas prête, offrez les deux premières emballées et la troisième en cours, avec le patron. Vous allez me dire qu’on ne peut pas toujours couper une échéance en deux. C’est vrai, une date de test ou un anniversaire ne se négocient pas. Mais on peut presque toujours couper le livrable, décider ce qui doit absolument être prêt et ce qui peut suivre.
C’était la solution miracle, elle répondait à tous les critères.
Les marges que j’avais prises, et celles qui m’ont manqué
Le matin du 23 février, ce qui m’a sauvée, c’est un logement réservé à dix minutes à pied du lieu du shooting. Je l’avais pris pour dormir un peu plus et éviter les bouchons du lundi matin. Il a servi à marcher jusqu’au studio quand la voiture n’a pas démarré.
À la seconde séance, le 24 mars, mon train est parti avec 1h30 de retard. Je suis arrivée à midi au lieu de 10h, une demi-journée en moins. Sauf qu’à la première séance, la styliste avait proposé de garder les prototypes déjà prêts pour m’éviter de les retransporter. Résultat, l’équipe avait pu avancer toute la matinée sur les photos à plat sans moi. Sans ça, ils seraient restés bloqués à m’attendre.
À l’inverse, deux choses m’ont manqué. La voiture n’a pas démarré parce qu’on l’avait laissée en warning toute la nuit, après avoir vidé le coffre en vitesse sous la pluie. Et ma voix est partie le matin même, sûrement un virus après une semaine où j’en avais trop fait. Les marges qui servent ne sont presque jamais celles qu’on avait prévues pour ça. Elles servent à l’imprévu qu’on n’a pas vu venir, et c’est pour ça qu’il vaut la peine d’en garder partout où on peut.
Et si c’était à refaire ?
Je me reposerais davantage la semaine d’avant. Je n’ai pas filmé la séance, donc perdre la voix n’était pas dramatique, mais j’étais épuisée et je crois que ça se voit sur les photos. Je scinderais aussi la séance plus tôt, sans attendre d’être au pied du mur pour y penser. Et je garderais la même règle pour le blocage, elle a bien tenu.
Le moment où le livre est devenu réel pour moi, c’est le 24 mars, devant l’écran du photographe, quand j’ai vu la photo de couverture. Il fallait que ces cinq pulls représentent bien le livre, qu’il y ait des modèles enfants et adultes, et que l’ensemble reste cohérent. Quand la photo est apparue, j’ai su que j’allais sortir un livre, même s’il n’était pas encore imprimé.
C’est là que j’ai réalisé que ça allait devenir un livre.
Les pulls que je porte dans la vidéo
Vous avez été plusieurs à me demander quels pulls je porte dans cette vidéo. Ce ne sont pas les modèles du livre, ils étaient encore en cours à ce moment-là. Ce sont des pulls déjà finis que j’avais dans mon placard.
- Sur les passages où je parle face caméra, c’est le Pineapple Top, d’Atelier Ajour.
- Le pull rose pale, c’est le Tulip de Melody Hoffman
- le pull rayé bleu électrique et bleu foncé c’est le Lyvie, de Lise Taylor.
Ce que j’en retiens
Entre le mail de report et la dernière relecture, il y a eu deux séances photo, une voiture en panne, une voix disparue, et un mois de plus que prévu. Rien de dramatique au fond, mais j’en retiens deux ou trois choses. Que le temps invisible compte autant que le temps de tricot. Que le blocage se planifie à l’envers, à partir de la date de fin. Et qu’une échéance trop grande, mieux vaut la couper que la subir en entier.
Si vous avez déjà renoncé à finir un projet pour une date, vous savez qu’on a parfois raison de s’arrêter là.
Au final, c’est un mal pour un bien.
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Et vous, quand vous tricotez pour une date, qu’est-ce qui vous met le plus la pression, le temps de tricot qu’il reste, ou tout ce qui vient après les aiguilles, les finitions, le blocage, la couture ?
A bientôt pour de nouvelles aventures créatives !




